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La fin de la rareté technologique
Pendant longtemps, l’accès à la technologie a constitué un avantage concurrentiel. Les entreprises capables d’investir dans les meilleurs outils, les meilleurs contenus ou les meilleures infrastructures disposaient d’une longueur d’avance. Cette logique a largement structuré le marché de la formation numérique. Le choix d’un LMS performant, d’une plateforme de contenus innovante ou d’un environnement auteur sophistiqué pouvait créer une véritable différence. Cette période touche probablement à sa fin. Jamais les entreprises n’ont eu accès à autant de solutions. LMS, LXP, plateformes d’expérience apprenant, bibliothèques de contenus, outils auteur assistés par IA, copilotes et agents conversationnels se diffusent rapidement. Les écarts fonctionnels se réduisent. Les innovations circulent plus vite. Les fournisseurs observent leurs concurrents, reproduisent leurs avancées et enrichissent leurs offres à un rythme soutenu. Le rapport Cigref-Asterès décrit un phénomène comparable dans l’univers du cloud et des logiciels. Les investissements massifs réalisés par quelques acteurs permettent désormais à des milliers d’organisations d’accéder aux mêmes infrastructures, aux mêmes capacités de calcul et aux mêmes outils d’IA. Cette mutualisation modifie profondément la nature de la concurrence. La question n’est plus de savoir qui possède la technologie mais qui sait le mieux l’exploiter.
La valeur se déplace vers les usages
Cette évolution constitue sans doute l’une des transformations les plus importantes pour les directions formation depuis l’apparition du digital learning. Lorsque les mêmes outils sont disponibles partout, leur simple possession ne crée plus de valeur particulière. Une entreprise peut disposer d’un excellent LMS sans constater d’amélioration notable des compétences. Une autre peut obtenir des résultats supérieurs avec une technologie plus simple mais mieux intégrée dans les pratiques de travail. L’avantage se déplace alors vers les usages. La qualité de l’accompagnement managérial, la capacité à animer des communautés d’apprentissage, la pertinence des parcours, l’intégration dans les situations de travail ou encore la cohérence avec les enjeux métiers deviennent progressivement plus déterminantes que les caractéristiques techniques des plateformes. Ce déplacement de la valeur n’est pas propre à la formation. Il touche désormais l’ensemble des fonctions de l’entreprise. Dans un environnement où les infrastructures numériques sont largement mutualisées, la performance dépend moins de l’outil lui-même que de la manière dont il est intégré dans l’organisation. Cette réalité explique pourquoi certaines entreprises obtiennent des résultats remarquables avec des technologies ordinaires tandis que d’autres peinent à produire des effets malgré des investissements considérables.
Les compétences reprennent l’avantage
L’irruption de l’intelligence artificielle renforce encore cette tendance. Au cours des deux dernières années, de nombreuses organisations ont concentré leurs efforts sur le choix des outils. Quel copilote adopter ? Quelle plateforme déployer ? Quel assistant conversationnel intégrer ? Ces questions restent importantes mais elles ne sont plus les plus décisives. Les outils progressent rapidement. Les compétences nécessaires pour les exploiter progressent beaucoup plus lentement. Un générateur de contenus n’améliore pas automatiquement la qualité pédagogique. Un agent conversationnel ne remplace pas l’ingénierie de parcours. Un copilote n’accroît pas spontanément la performance des apprenants. Dans chaque cas, la valeur dépend de la capacité des équipes à concevoir de nouveaux usages, à adapter les processus et à transformer les pratiques professionnelles. Le rapport Cigref-Asterès souligne d’ailleurs que les gains liés à l’IA demeurent difficiles à mesurer pour une majorité d’organisations. Cette observation rappelle une évidence souvent oubliée : la technologie produit rarement des résultats par elle-même. Les bénéfices apparaissent lorsque les entreprises modifient leur manière de travailler. Pour les directions formation, la conséquence est majeure. L’enjeu n’est plus seulement d’équiper l’organisation. Il consiste à développer les compétences permettant de tirer parti des équipements déjà disponibles.
Un nouveau rôle pour les directions formation
Cette évolution pourrait transformer profondément le métier des responsables formation. Pendant de nombreuses années, une partie importante de leur valeur provenait de leur capacité à sélectionner les bonnes solutions et à organiser leur déploiement. Cette mission demeure nécessaire mais elle ne suffit plus. Les directions formation sont progressivement appelées à jouer un rôle plus transversal. Elles doivent aider les métiers à transformer les possibilités offertes par les technologies en pratiques opérationnelles. Elles doivent accompagner l’appropriation des outils, favoriser les expérimentations, soutenir les managers et accélérer les apprentissages collectifs. Leur valeur se déplace ainsi du pilotage des dispositifs vers l’orchestration des transformations. Cette mutation est particulièrement visible avec l’IA. Les questions les plus importantes ne portent plus sur les fonctionnalités disponibles mais sur les usages réels. Comment intégrer ces outils dans les processus de travail ? Comment développer les compétences nécessaires ? Comment éviter les effets de mode ? Comment mesurer les bénéfices obtenus ? Les réponses à ces questions relèvent moins de la technologie que du développement des compétences.
La différence se jouera ailleurs
Les directions formation se trouvent aujourd’hui à un moment charnière. Les technologies continuent de progresser. Les investissements restent indispensables. Les plateformes conservent un rôle structurant. Pourtant, l’avantage concurrentiel se déplace ailleurs. Les organisations les plus performantes ne seront probablement pas celles qui disposeront des outils les plus sophistiqués. Elles seront celles qui réussiront à transformer ces outils en capacités collectives. Elles sauront intégrer l’apprentissage dans le travail, développer l’autonomie des collaborateurs, accélérer la diffusion des savoirs et adapter plus rapidement les compétences aux évolutions des métiers. Le rapport Cigref-Asterès invite finalement à dépasser une vision purement technologique de l’innovation. Lorsque l’accès à la technologie se généralise, la différenciation repose sur la qualité de l’organisation, des compétences et des usages. Cette conclusion pourrait bien constituer l’un des enseignements les plus importants pour les directions formation. Dans les années qui viennent, les entreprises disposeront probablement des mêmes plateformes, des mêmes contenus et des mêmes outils d’IA. La question décisive ne sera plus de savoir qui possède les meilleures technologies. Elle sera de savoir qui apprend le plus vite à les exploiter.
Lire aussi : Les plateformes et l’IA grignotent-elles le budget formation ?
(Source : Cet article prolonge les réflexions ouvertes par l’étude Cigref-Asterès De la dépendance technologique à la captation économique : ce que les hausses tarifaires du cloud-logiciel coûtent à l’Europe)
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