La formation change de terrain
Michel Diaz
directeur de la rédaction
e-learning letter
C'est en cours : l’intelligence artificielle commence à modifier les workflows métiers, redistribuer les tâches, déplacer les responsabilités et recomposer les chaînes de décision. L’étude mondiale récemment publiée par Deloitte montre que les entreprises passent progressivement de l’expérimentation à l’industrialisation de l’IA. Au passage, elle révèle une faiblesse critique : les organisations diffusent l’IA beaucoup plus vite qu’elles ne redessinent réellement le travail. Cette faille ouvre un espace stratégique inédit aux services formation comme aux prestataires de formation. Non plus simplement former “à l’IA” (l'offre est pléthorique), mais contribuer directement à la transformation opérationnelle des métiers… Changer de terrain.

Les workflows métiers : nouveau terrain de jeu de la formation

Le principal enseignement du rapport Deloitte est organisationnel. Malgré leur déploiement massif de l'IA, les entreprises peinent encore à transformer réellement le travail. En un an, la part des salariés ayant accès à des outils d’IA validés par leur entreprise est passée de moins de 40 % à près de 60 %. Pourtant, 84 % des entreprises n’ont pas encore redesigné leurs métiers autour des capacités de l’IA. Problème : ajouter des assistants IA dans les activités existantes sans toujours repenser les séquences de travail, les responsabilités humaines ou les mécanismes de contrôle… pourquoi prendre ce risque ? Or les agents IA sont en train de dépasser imperceptiblement le simple rôle d’assistance : ils exécutent des actions, coordonnent des tâches et automatisent certaines décisions intermédiaires. Dans pareil contexte, les départements formation ne peuvent plus rester à distance des opérations métiers ; elles vont devoir comprendre comment les workflows se redistribuent désormais entre humains, IA générative, agents autonomes et systèmes de supervision. Et répondre à quelques questions de fond : où placer les validations humaines ? quels arbitrages doivent rester du ressort des managers ? quels risques nouveaux apparaissent ? quels réflexes développer chez les collaborateurs ? Des questions qui portent désormais sur l’organisation du travail augmenté, autant sinon plus que sur les compétences. Cette évolution rapproche mécaniquement les départements formation des directions métiers, de l’IT et des équipes de transformation. Le simple “recueil des besoins” ne suffira pas : il leur faut participer directement à la recomposition des activités.

Le responsable formation : chef d’orchestre de la transformation humaine

L’étude Deloitte débouche sur un rôle beaucoup plus transversal de la fonction formation. Tenants : sous la pression de l'IA, les entreprises les plus avancées reconstruisent les rôles, les chaînes de décision et les interactions autour des capacités combinées de l’humain et de l’IA. Aboutissants : dans ce paysage, le responsable formation prend progressivement une position de "chef d’orchestre de la transformation humaine", parce que quelqu’un doit coordonner simultanément l’évolution des compétences, les nouveaux workflows, l’accompagnement managérial, la supervision des usages IA, les nouvelles trajectoires professionnelles et les mécanismes de coopération homme-machine. Le rapport montre par exemple que 36 % des entreprises anticipent l’automatisation d’au moins 10 % des emplois dans l’année qui vient. D'où cette question critique : comment reconstruire les parcours de professionnalisation lorsque les tâches simples disparaissent progressivement ? La fonction formation occupe alors une position rare : articuler métiers, apprentissage, mobilité interne et transformation opérationnelle. Orchestrer - comprendre les activités qui disparaissent, celles qui se déplacent, celles qui restent critiques pour l’apprentissage et celles qui exigeront davantage de jugement humain, sans répondre immédiatement par le réflexe du catalogue de formation !

Reconstruire les situations d’apprentissage

Autre rupture importante : l'automatisation concerne souvent des tâches qui servaient historiquement de terrain d’apprentissage aux juniors (saisie, traitement documentaire, contrôle, support de premier niveau ou opérations répétitives) avant l’accès à des responsabilités plus complexes. Lorsque ces tâches disparaissent, toute la mécanique implicite de transmission des compétences se fragilise. Les directions formation comme les prestataires de formation voient s'ouvrir un boulevard : leur mission ne vise plus à diffuser seulement des contenus, mais à de reconstruire des situations d’apprentissage capables de remplacer les expériences de terrain progressivement automatisées via des simulations métier, entraînement à la supervision d’agents IA, gestion des anomalies, validation critique des résultats générés par IA, scénarios d’exception ou coopération homme-machine, etc. L’apprentissage bascule vers des logiques beaucoup plus proches de l’entraînement opérationnel. Les organismes de formation qui continueront de vendre principalement des contenus standards sont menacés d'un rapide décrochage. Ceux qui sauront connecter directement leurs dispositifs aux workflows métiers prendront un avantage considérable.

Gouvernance de l’IA : une compétence opérationnelle (quotidienne)

74 % des entreprises prévoient d’utiliser des agents IA au moins de façon modérée dans les deux ans, mais seulement 21 % disposent aujourd’hui d’un modèle mature de gouvernance des systèmes autonomes. Ce point repositionne aussi les départements formation, parce que la sécurisation des usages ne dépend pas uniquement de la technologie. Elle dépend également des comportements professionnels. Les entreprises doivent désormais diffuser de nouveaux réflexes collectifs : validation humaine, contrôle des résultats produits par IA, gestion des biais, protection des données, supervision des agents autonomes et responsabilité décisionnelle. La gouvernance de l’IA entre donc progressivement dans les compétences opérationnelles quotidiennes. Deloitte souligne d’ailleurs que les entreprises en pointe diffusent la gouvernance dans toute l’organisation et non plus seulement dans les équipes techniques ou juridiques. Les services formation peuvent alors jouer un rôle stratégique dans la sécurisation des usages. Former à l’outil, certes, sans oublier d'installer les pratiques professionnelles qui permettront aux organisations d’utiliser l’IA sans perdre le contrôle de leurs opérations.

Producteur de contenus ou acteur de transformation ?

L'étude annonce probablement une ligne de fracture durable sur le marché de la formation. D’un côté, des acteurs centrés sur la production de contenus, désormais directement concurrencés par l’IA générative. De l’autre, des partenaires capables d’intervenir sur les workflows métiers, l’organisation du travail, les mécanismes de supervision humaine et la sécurisation des usages IA. La valeur ne disparaît pas ; elle se déplace vers la capacité à comprendre les opérations réelles de l’entreprise. Les prestataires les plus recherchés ne seront pas forcément ceux qui produisent les assistants IA les plus spectaculaires, mais ceux capables d’aider les entreprises à maintenir des capacités d’apprentissage, de contrôle et de coopération dans des environnements de travail de plus en plus automatisés. Cette recomposition pourrait accélérer le rapprochement entre conseil opérationnel, transformation métier et formation. Les frontières historiques du marché commencent déjà à se brouiller.

Source : Deloitte – State of AI in the Enterprise 2026