Des PDG remplacés par l’IA… À quand la disparition des départements formation ?
Michel Diaz
directeur de la rédaction
e-learning letter
Les PDG de la Silicon Valley en viennent à affirmer que l'IA pourrait les remplacer… Qu'en est-il pour les départements formation ? Sont-ils en train de former leurs clients internes à utiliser les outils qui rendront obsolète notre propre fonction ?

La grande parade californienne des CEO remplaçables

Voilà qui a le mérite de la clarté. Pour Sundar Pichai (CEO, Alphabet), le travail de CEO est « peut-être l'une des choses les plus faciles à faire pour une IA ». Sam Altman, d'OpenAI, se donne quant à lui pour mission de faire de son entreprise « la première grande entreprise dirigée par un CEO IA ». Elon Musk, jamais en reste, imagine un monde où le travail deviendrait un simple hobby, comparable au jardinage… Une surenchère médiatique qui vise d'abord à justifier les 3 000 milliards de dollars que la Big Tech s'apprête à investir dans l'IA d'ici 2028 (Morgan Stanley) ! Pour rentabiliser pareille mise, il est impératif de vendre du rêve (ou du cauchemar, c’est selon). En arrière-plan se profile toutefois une interrogation légitime : si l'IA peut gérer une entreprise, qu'en sera-t-il des processus, dispositifs ou métiers des départements formation-RH ?

Le paradoxe du formateur : architecte de sa propre disruption

Les responsables formation, en particulier, sont aujourd'hui en première ligne d'une dissonance. On leur demande de former massivement aux outils IA, de développer les compétences numériques, d'accompagner la transformation digitale… Bref, de préparer les collaborateurs à utiliser efficacement les technologies qui automatiseront progressivement la conception pédagogique, l'évaluation, le tutorat, l'individualisation des parcours. Et l’on y est : les IA génèrent d’ores et déjà des modules de formation, personnalisent des parcours d'apprentissage, analysent les données de progression, simulent des conversations pour l'entraînement comportemental. Avec cette question taraudante : « jusqu'où », qui appelle deux postures opposées. Faire l'autruche, minimiser l'impact de l'IA : le facteur humain restera toujours indispensable, l'empathie et la créativité pédagogique ne se programment pas, etc. C’est vrai, mais à l’instar de beaucoup d’autres fonctions qui se sont progressivement automatisées. Ou bien, opérer un repli stratégique vers ce que l'IA ne pourra jamais faire, ou du moins pas avant longtemps. Vaste territoire pour les L&D.

À l'IA, la tactique ; à la Direction Formation la stratégie

Satya Nadella (Microsoft, investisseur dans OpenAI) reste étonnamment mesuré face aux prophéties de ses confrères. Pour lui, l'idée d'entreprises dirigées par l'IA est « un peu trop farfelue ». Il imagine plutôt une division du travail : l'IA exécute, délègue, rapporte ; l'humain décide, oriente, arbitre. Transposition à la formation : si l'IA peut gérer les aspects techniques et répétitifs de la formation (création de modules standardisés, suivi administratif, relances automatiques, évaluations basiques), elle peine sur les enjeux stratégiques. Quelle culture l’entreprise veut-elle transmettre, comment la formation sert-elle la stratégie business, quelles compétences critiques feront la différence demain, comment créer du lien, du sens, de l'engagement à travers la formation ? Ces questions ne relèvent pas de l'algorithme mais du jugement, de la vision, de la capacité à naviguer dans l'ambiguïté et l'incertitude. Si les grands modèles de langage excellent dans l'exécution immédiate, ils échouent sur la vision de long terme. C'est précisément l'espace que doit investir la fonction formation.

De la gestion de catalogue à l'ingénierie du sens

Pour les responsables formation, il ne s’agit donc pas de résister à l'IA, mais de redéfinir leur valeur ajoutée dans un monde où l'IA gère le « comment » de la formation. Leur territoire : le « pourquoi » et le « pour quoi ». Pourquoi former, pour quels objectifs business, pour quelle transformation culturelle, avec quels impacts attendus sur les comportements, la performance, l'engagement ? Impératif, donc, de « migration vers le stratégique », supposant un changement radical de posture. Le cycle s’achère où l'on pouvait se contenter de gérer un catalogue de formations, de répartir équitablement le budget, de cocher les obligations légales. Place à la formation comme levier de transformation, conseil interne, développant une expertise à même d'analyser les besoins business, de traduire la stratégie en compétences critiques, de mesurer l'impact des dispositifs sur la performance. La fonction formation doit également se préoccuper de ce que l'IA négligera toujours : les compétences relationnelles complexes, la capacité à naviguer dans des situations ambiguës, le jugement éthique, la créativité authentique, le leadership transformationnel… Tout ce qui relève de l'irréductiblement humain, et qui, loin de se réduire à des hobbies, constitue des facteurs différenciants dans une économie de plus en plus automatisée.

L'opportunité cachée derrière la menace

Ironiquement, la montée en puissance de l'IA pourrait être la meilleure chose qui soit arrivée à la fonction formation depuis longtemps. En automatisant les tâches à faible valeur ajoutée, elle force les professionnels à se recentrer sur leur cœur de métier stratégique. En questionnant la pérennité de certaines pratiques, elle oblige à repenser le modèle. En démocratisant l'accès aux contenus et aux outils, elle libère du temps pour l'accompagnement, le coaching, la transformation culturelle. Encore faut-il accepter de lâcher prise sur ce qui peut être automatisé pour investir ce nouveau territoire. Encore faut-il développer les compétences stratégiques, analytiques et relationnelles qui feront la différence. Encore faut-il convaincre la direction que la formation n'est pas un centre de coûts à optimiser mais un levier de performance à investir. Derrière le storytelling de la Silicon Valley, une réalité se cache, qui concerne directement la fonction formation : dans cinq ans, dix ans, qu'est-ce qui justifiera encore l'existence de cette fonction ? Certes pas l'administration d'une plateforme LMS ou la gestion d'un catalogue ! Mais la capacité à penser la formation comme service stratégique à la transformation de l'entreprise. L'IA ne remplacera pas les CEO, pas plus que les Directions Formation. Cela dit, il n’est pas interdit de se préparer dès à présent à une vaste redistribution des cartes. Anticipation de rigueur !

Source : Tim Higgins, "AI's Next Challenge: Take the CEO's Job", Wall Street Journal, 7 décembre 2025