L’apprentissage à l'épreuve du réel
Patrick Benammar
co-fondateur
murmurations
Pourquoi certaines formations sont-elles recommandées entre collègues à la machine à café quand d’autres ne trouvent pas leur public, malgré toute l’attention apportée à leur conception ? L’une des clés tient souvent à un ingrédient particulier : la mise en pratique effective et encadrée. Après plus de trente-cinq ans dans l’industrie, j’en ai acquis la conviction : c’est dans un savant dosage entre théorie et pratique que l’apprentissage prend tout son sens et donne aux apprenants la confiance nécessaire pour agir.

Ce que les Écoles 5 Axes m’ont appris

J’ai souvent constaté que les formations les plus « populaires » dans nos entreprises étaient celles qui combinaient théorie et pratique. Je garde en tête l’expérience extraordinaire vécue chez Valeo avec les Écoles 5 Axes. En quelques jours de séminaire, elles parvenaient à transmettre la culture de l’entreprise et ses principes de fonctionnement opérationnel dans toutes les entités du Groupe. Un jeu comportant des mises en situation successives — pour fabriquer des… bateaux et non des automobiles — permettait d’expérimenter les outils de travail de l’entreprise ; les apports théoriques venaient expliquer ce que celle-ci attendait de chaque salarié au quotidien. Cette formation est devenue une référence dans le monde industriel, au point d’être reprise et adaptée par d’autres acteurs. Au fil de mes rencontres avec les équipes de formation dans de nombreux pays, j’ai aussi été marqué par l’approche de nos collègues chinois. Ils disaient régulièrement que l’on comprend mieux une technologie, un moteur par exemple, après l’avoir démontée, manipulée, remontée et testée. Les difficultés rencontrées pendant cette découverte encadrée donnaient ensuite une toute autre portée aux explications théoriques. Une belle remise en cause de notre modèle éducatif français, encore souvent fondé sur un apport théorique très dense, conclu par quelques exemples d’application et trop peu de mises en situation.

La compétence se construit dans l’action

Dans un monde marqué par l’accélération technologique et la mutation des métiers, la formation traditionnelle centrée sur la transmission descendante atteint ses limites. J’avais déjà insisté dans e-learning Letter sur la nécessité de créer les conditions d’un apprentissage réel et durable au travail. La formation par la pratique repose sur un principe simple : on apprend en faisant. Expérimentation, résolution de problèmes, simulation, prototypage ou missions terrain permettent d’acquérir des savoirs, mais surtout des réflexes professionnels mobilisables dans les opérations quotidiennes. J’ai pu en constater personnellement les bénéfices avec ReKnow University. Un parcours consacré aux moteurs électriques avait été développé pour accompagner la montée en puissance de cette nouvelle activité industrielle. Sur le campus de Cléon, opérateurs de production, conducteurs de ligne et ingénieurs process se formaient aux différentes étapes de fabrication sur une ligne de production complète en modèle réduit. Les progrès ont été très visibles : les personnes formées comprenaient beaucoup mieux la technologie du moteur électrique, mais elles savaient aussi analyser les problèmes susceptibles d’intervenir en amont et en aval de leur poste et contribuaient ainsi à améliorer les résultats qualité. C’est bien là que la pratique fait la différence : la connaissance prend tout son sens lorsqu’elle permet d’agir.

Faire, répéter, prendre du recul

L’apprentissage par la pratique peut prendre des formes très diverses. Les missions apprenantes confrontent les participants à des cas réels à valeur ajoutée : résolution d’un incident sur le terrain, recherche de pistes d’amélioration continue, diagnostic ou résolution de problèmes. Les simulations permettent de reproduire des situations complexes, voire dangereuses : entretien avec un client mécontent, gestion d’une crise cyber, prise de décision dans l’incertitude ou situation de danger imminent. L’entraînement, la répétition et le feedback immédiat préparent à réagir lorsque la situation se présentera réellement. La répétition contextualisée d’un geste ou d’une méthode, dans des scénarios variés, permet également de mieux comprendre l’attendu et les objectifs recherchés, par exemple en matière de qualité, coûts, délais et sécurité. Mais l’expérience ne produit pas mécaniquement de la compétence. La réflexivité après l’action permet de sortir d’une approche purement mécanique. Prendre du recul sur sa pratique, voire l’expliquer à d’autres, constitue l’un des mécanismes fondateurs de la progression. Le tutorat et le compagnonnage, fondés sur l’observation active, organisent quant à eux une transmission précise des gestes et des méthodes, particulièrement précieuse dans les filières techniques comme la maintenance. Cette proximité entre apprentissage et travail réel est également au cœur de la réflexion que j’ai proposée récemment sur la nécessité de repenser l’apprentissage pour réindustrialiser la France.

Le feedback fait progresser

Le feedback structuré est la clé de voûte de l’apprentissage par la pratique. Spécifique, centré sur l’action et régulier, il permet à l’apprenant de mesurer les progrès accomplis et d’identifier les zones d’amélioration. Les ateliers de partage de pratiques et le mentorat complètent cette palette. Un atelier d’intégration destiné à de nouveaux managers peut, par exemple, faire échanger ceux qui ont déjà pratiqué une activité et ceux qui vont devoir l’exercer : fixation d’objectifs, évaluation des compétences et de la performance, entretien de développement ou de mobilité. Couplés à un dispositif de mentorat, ces échanges inscrivent les apprentissages dans la durée et favorisent l’évolution des comportements comme le développement d’une culture managériale. La formation par la pratique ne consiste donc pas à ajouter quelques exercices à un parcours. Elle organise une succession d’actions, d’observations, de retours et de nouvelles tentatives qui permettent progressivement de maîtriser l’activité.

La performance se vérifie sur le terrain

Les indicateurs de la formation par la pratique doivent permettre d’en mesurer l’impact sur le portefeuille de compétences de l’entreprise, mais aussi sur son activité opérationnelle : réduction des erreurs sur une ligne de production ou dans un centre logistique, gain de vitesse ou de précision lors d’interventions de maintenance, autonomie acquise par un chargé de clientèle ou capacité à vendre un nouveau produit. Leur suivi nourrit la montée en compétence des équipes et permet de mesurer les progrès individuels et collectifs à partir d’indicateurs d’activité partagés avec la formation. C’est sans doute là que cette philosophie d’apprentissage livre sa promesse la plus intéressante. Elle plonge les participants dans la réalité, donne du sens à la formation et rapproche l’apprentissage de ce qu’il doit finalement permettre de faire. Elle renforce la compétence par l’action, la réflexivité et la maîtrise professionnelle et donne davantage de confiance aux personnes comme à l’organisation pour affronter un environnement incertain et changeant.