Le projet derrière vos projets IA
Aude Dellacherie
cofounder & ceo
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Dans un précédent article*, nous montrions que la réussite des projets d'intelligence artificielle se joue largement dans les coulisses. Encore faut-il savoir comment transformer ce constat en feuille de route. Car le véritable défi n'est pas de préparer une fois pour toutes la fonction formation à l'IA, mais de développer une capacité permanente à faire évoluer son environnement informationnel.

Du diagnostic à une capacité durable

Le diagnostic constitue un passage obligé. Il permet d'identifier les forces et les fragilités de l'environnement Learning, de mesurer la qualité des données, la cohérence des référentiels, la circulation des informations ou l'état des interconnexions entre applications. Pourtant, il ne crée aucune valeur. Sa véritable utilité réside dans les décisions qu'il permettra de prendre. C'est précisément à ce stade que de nombreuses organisations risquent de se disperser. Les idées de projets affluent : revoir les référentiels, enrichir les métadonnées, moderniser le LMS, connecter les applications, déployer un assistant IA, expérimenter un agent conversationnel… Toutes ces initiatives peuvent être pertinentes, mais elles ne présentent ni la même urgence ni les mêmes dépendances. Une feuille de route efficace ne consiste donc pas à multiplier les projets. Certaines décisions conditionnent toutes les autres ; d'autres pourront intervenir plus tard sans compromettre la réussite de l'ensemble. L'objectif est moins d'accumuler des chantiers que de construire progressivement une capacité d'évolution durable, capable d'accompagner les transformations futures sans devoir repartir de zéro à chaque innovation.

Organiser les connaissances avant d'automatiser leur exploitation

Le premier chantier concerne moins les outils que les connaissances elles-mêmes. Avant de demander à une intelligence artificielle de rechercher, rapprocher, recommander ou produire des réponses, encore faut-il savoir quelles informations méritent d'être exploitées. Toutes les ressources ne présentent pas la même valeur. Certaines sont devenues obsolètes, d'autres se contredisent, d'autres encore ne disposent d'aucun contexte permettant d'en apprécier la fiabilité. Les contenus de formation ne représentent d'ailleurs qu'une partie des connaissances utiles. Procédures, retours d'expérience, guides métiers, documents qualité, productions des experts ou ressources collaboratives constituent également un patrimoine qu'il devient indispensable d'organiser. Cette démarche ne consiste pas à produire davantage de contenus, mais à mieux qualifier, relier, documenter et faire vivre ceux qui existent déjà. Elle suppose aussi de réfléchir à la manière dont les connaissances produites quotidiennement par les métiers pourront rejoindre, enrichir et maintenir ce patrimoine documentaire. Plus l'IA gagnera en puissance, plus la qualité, la fraîcheur et la cohérence de ce patrimoine deviendront déterminantes.

L'écosystème Learning change de dimension

Depuis une quinzaine d'années, les entreprises ont progressivement construit un véritable écosystème numérique de formation composé de LMS, LXP, LCMS, outils auteurs, bibliothèques de contenus, plateformes vidéo, solutions de classes virtuelles, TMS ou applications d'évaluation. Cet écosystème ne disparaît pas avec l'arrivée de l'IA ; il cesse en revanche d'être un univers relativement autonome. Les futurs assistants devront mobiliser les ressources produites par la fonction formation, ainsi que des référentiels métiers, des procédures, des bases documentaires, des espaces collaboratifs ou d'autres connaissances réparties dans l'entreprise. L'écosystème numérique de formation devient ainsi l'une des composantes d'un patrimoine informationnel beaucoup plus vaste. Ce déplacement est loin d'être anodin. Jusqu'à présent, les responsables formation s'interrogeaient principalement sur l'interopérabilité entre les plateformes Learning. Demain, la question sera plus large : comment permettre aux outils de formation d'accéder aux connaissances utiles, où qu'elles résident, tout en garantissant leur qualité, leur sécurité et leur contexte d'utilisation ? Les plateformes demeurent donc essentielles, mais elles ne constituent plus le centre exclusif de la création de valeur. Leur capacité à accéder, partager et contextualiser des connaissances issues de multiples sources deviendra progressivement aussi importante que leurs fonctionnalités pédagogiques.

La gouvernance devient un processus permanent

Cette ouverture rend la gouvernance encore plus stratégique encore. Qui maintient le référentiel de compétences ? Qui valide les métadonnées ? Qui décide qu'une procédure métier peut être mobilisée par un assistant pédagogique ? Qui arbitre lorsqu'une information produite par un métier contredit un contenu de formation ? Ces questions existaient déjà ; elles étaient souvent traitées de manière implicite. L'intelligence artificielle les rend visibles, parce qu'elle exploitera directement ces informations. La gouvernance ne peut donc plus être pensée comme un ensemble de règles définies une fois pour toutes. Elle devient un processus permanent d'actualisation, d'arbitrage et d'amélioration. Les connaissances évolueront, les métiers évolueront, les référentiels évolueront, comme les modèles d'IA eux-mêmes. La fonction formation devra être capable d'accompagner ce mouvement continu, sans remettre en cause son organisation à chaque innovation technologique. Les entreprises qui clarifieront rapidement ces responsabilités disposeront d'un avantage durable sur celles qui continueront à considérer ces sujets comme de simples questions techniques.

Préparation continue, avantage durable

Pendant des décennies, la formation continue a reposé sur une conviction simple : les compétences des collaborateurs doivent être entretenues tout au long de leur vie professionnelle. L'intelligence artificielle introduit une logique comparable pour la fonction formation elle-même. Son environnement informationnel ne pourra plus être préparé une fois pour toutes ; il devra être entretenu, enrichi et réorganisé en permanence. Les organisations qui tireront durablement parti de l'IA ne seront probablement pas celles qui auront déployé le plus grand nombre d'assistants, mais celles qui auront développé la meilleure capacité à organiser, gouverner et faire évoluer les connaissances sur lesquelles ces assistants s'appuieront. La véritable transformation n'est donc peut-être pas technologique. Elle consiste à faire de cette préparation continue une nouvelle compétence stratégique de la fonction formation.

*Lire également : L'IA commence dans les coulisses