Course à l’IA : la formation se trompe de combat ?
La fonction formation affiche sa conversion à l’IA comme un signe de maturité stratégique ; plans d’AI literacy, plateformes augmentées, communication interne bien huilée. Tout indique l’action, tout signale l’alignement avec l’époque. Pourtant, un doute s’installe quand on regarde les résultats plutôt que les intentions…

Beaucoup d’IA, des impacts inégaux

L’étude The New Era of Corporate Learning & Development repose sur deux enquêtes menées en 2025 auprès de décideurs formation et talent — CLO, VP Learning, Directors, responsables du développement des compétences — principalement dans de grandes organisations anglo-saxonnes. Elle décrit une profession en mouvement rapide. La part des entreprises déployant des formations à l’IA (formation à la compréhension et à l’utilisation de l’IA) passe de 17 % à 52 % en un an. L’usage de l’IA dans les dispositifs de développement professionnel continu passe de 17 % à 31 % des organisations. En parallèle, l’apprentissage intégré au travail — ressources et aides accessibles au moment du besoin — progresse de 39 % à 59 %. Les organisations se déclarant au stade « Strategic » de maturité LearnOps (pilotage opérationnel et stratégique de la formation par la donnée et les processus) passent de 35 % à 52 % et 7 % atteignent le stade « Predictive » (pilotage anticipatif par la donnée). Une culture de learning continu est revendiquée par 45 % des personnes interrogées contre 26 % auparavant. La photographie donne l’image d’un département formation qui monte en gamme et qui s’équipe vite. Cependant, le même rapport montre que 38 % des organisations reconnaissent ne pas avoir encore évalué de résultats tangibles issus de leurs actions de formation à l’IA. Par ailleurs, la part des responsables qui voient dans l’IA un levier d’engagement des salariés dans leur travail passe de 26 % à 17 %. La priorité accordée à la mobilité interne chute même de 43 % à 28 %. La formation gagne en présence dans les discours stratégiques ; la traduction en dynamique de carrière et en engagement ne suit pas au même rythme. L’écart entre intensité des déploiements et profondeur des effets apparaît comme le vrai signal faible.

La modernisation comme refuge

L’IA offre au service formation une opportunité de repositionnement dans l’agenda des directions générales. La tentation de la modernisation visible prend alors le dessus ; nouveaux outils, nouvelles interfaces, nouveaux partenaires. La logique d’équipement récurrente, déjà observée au fil des vagues d’innovation (LMS, LXP, mobile learning, immersive learning, etc.) réapparaît. L’IA ajoute une couche de sophistication, mais ne modifie pas à elle seule l’organisation du travail ni les modes de management. Une recommandation personnalisée reste une recommandation si l’environnement ne laisse aucune place à l’essai, si les objectifs valorisent uniquement l’exécution immédiate, si l’erreur reste coûteuse pour les individus. La technologie promet l’adaptation en temps réel ? L’entreprise conserve des cycles de décision lents et des critères d’évaluation inchangés. Le département formation compense alors par plus d’outils ce qui relève de choix managériaux et organisationnels. L’effort porte sur la couche visible du système ; la structure profonde bouge peu. La modernisation rassure, elle ne transforme pas à elle seule.

La littératie IA, nouveau mot d’ordre

La montée en puissance de l’AI literacy illustre ce déplacement. Former massivement aux usages de l’IA, cela rassure l’organisation : émission d’un signal d’anticipation et structuration d’une offre rapidement déployable. Le rapport montre que la formation à l’IA devient une priorité de premier plan pour les équipes formation. Pourtant, la littératie IA dépasse la seule maîtrise d’outils ; elle inclut pensée critique, jugement éthique, capacité à challenger une réponse algorithmique. Autant de dimensions qui ressortent de cultures professionnelles plus que de catalogues de modules. Elles s’installent dans des environnements où la décision s’argumente, où la responsabilité ne se dilue pas dans la machine, où le doute garde sa place. Transformer ces environnements excède le périmètre du service formation. La fonction formation se retrouve porteuse d’un sujet qui traverse toute l’organisation ; pour rester opérante, elle le traduit en parcours, en référentiels, en programmes. L’activité augmente ; la racine du problème reste souvent hors de portée directe. L’IA exige de la maturité organisationnelle ; la formation seule ne peut la produire.

Là où l’IA produit vraiment de la valeur

Les chiffres les plus parlants concernent l’efficacité opérationnelle et l’aide à la décision. La part des organisations constatant des gains mesurables d’efficacité opérationnelle dans l’activité, liés à l’IA. passe de 13 % à 41 %. Les succès en matière d’insights et de décision progressent de 4 % à 21 %. Le signal stratégique se situe là. L’IA crée de la valeur quand elle s’inscrit dans des chaînes de performance identifiées, quand elle touche aux délais, à la qualité, aux conversions commerciales, aux processus clés. Pas quand elle sert d’abord à moderniser l’expérience apprenant. La formation qui s’aligne sur ces logiques parle indicateurs opérationnels, accepte la mesure et partage la responsabilité des résultats. Celle qui reste centrée sur l’adoption d’outils améliore son image mais pas sa légitimité business. La différence se joue dans le choix des métriques, pas dans le choix des plateformes. L’IA agit comme révélateur ; elle remet en lumière une question ancienne sur la contribution réelle de la formation à la performance.

Une fonction à un point de bascule

La période place la fonction formation dans une tension productive. Les directions générales attendent des réponses sur l’adaptation des compétences ; les salariés cherchent des repères face aux transformations du travail ; les fournisseurs poussent des solutions toujours plus intégrées. Les responsables formation peuvent entretenir une course permanente à la nouveauté technologique ou utiliser l’IA comme levier pour rediscuter leur contribution réelle. Le choix se joue dans quelques priorités business assumées, dans l’acceptation de renoncer à certains déploiements séduisants mais périphériques, dans des dialogues budgétaires fondés sur des effets observables. L’IA ne règle pas la question du positionnement de la formation ; elle la rend plus visible et plus exigeante. La formation qui accepte cette exposition gagne en crédibilité ; celle qui la contourne préserve son confort mais limite son influence. La course à l’IA peut servir de prétexte ou de catalyseur ; tout dépend du combat réellement mené.

Par la rédaction d'e-learning Letter

Ce que montre surtout ce rapport, c’est que l’IA ne crée pas de valeur pédagogique en soi ; elle crée de la valeur quand la formation accepte d’entrer dans la chaîne de production de la performance. Délais, qualité, conversion, efficacité opérationnelle : c’est là que l’IA produit des effets mesurables. Le reste relève de la modernisation cosmétique. L’enjeu pour la formation n’est donc pas d’adopter l’IA plus vite, mais de s’exposer davantage aux métriques business. L’IA agit comme un révélateur : elle distingue les fonctions formation connectées à la performance de celles qui restent centrées sur l’offre de formation.

Michel Diaz (Directeur de la publication, e-learning Letter)