Le Royaume-Uni veut sauver les premiers emplois des métiers technologiques
Le gouvernement britannique veut ouvrir 200 000 emplois technologiques accessibles aux débutants d'ici dix ans. Les entreprises manquent de compétences numériques, mais exigent toujours plus d'expérience à l'embauche. Londres entend les convaincre de recréer les postes dans lesquels cette expérience s'acquiert. Une initiative qui interroge aussi les politiques françaises de formation et d'insertion professionnelle.

200 000 emplois pour remettre le pied à l'étrier

Le Digital and Technologies Jobs Plan, publié le 21 octobre, fixe un objectif : ouvrir environ 200 000 emplois technologiques accessibles aux débutants au cours des dix prochaines années, apprentissages compris. Soit, en moyenne, 20 000 possibilités d'entrée par an, à rapporter aux quelque 800 000 postes numériques et technologiques que le gouvernement estime devoir pourvoir sur la même période dans les secteurs concernés par sa stratégie industrielle. Il ne s'agit pas de 200 000 embauches garanties. Le plan repose largement sur la mobilisation des employeurs, invités à prendre des engagements mesurables en matière de recrutement, d'apprentissage et d'accueil de jeunes en formation. Les stages et les périodes d'immersion doivent faciliter l'accès aux métiers, mais seuls les emplois de débutants, apprentissages compris, seront comptabilisés dans l'objectif des 200 000. Le gouvernement britannique entend ainsi s'attaquer à une difficulté bien identifiée : les besoins de compétences technologiques augmentent, alors que les possibilités de débuter dans ces professions se réduisent. Le nombre de personnes formées ne suffit plus à mesurer l'efficacité d'une politique de compétences. Encore faut-il que les entreprises leur permettent de commencer à travailler.

Les employeurs réclament une expérience qu'ils ne permettent plus d'acquérir

Les chiffres de la cybersécurité britannique illustrent cette contradiction. En 2022, 25 % des offres d'emploi du secteur étaient ouvertes à des candidats disposant de moins d'un an d'expérience. En 2025, cette proportion n'était plus que de 16 %. La même année, 64 % des annonces exigeaient entre deux et six ans d'expérience. Le chômage des diplômés en cybersécurité atteignait par ailleurs 11 % pour la promotion observée en 2022-2023, contre 6 % pour l'ensemble des diplômés. Les entreprises peuvent donc manquer de spécialistes tout en écartant les candidats qu'elles devraient contribuer à former. Le phénomène concerne également le développement logiciel et les métiers de la donnée. Le gouvernement britannique relève que certaines des baisses les plus importantes de recrutements débutants touchent des activités dans lesquelles les capacités de l'IA progressent rapidement, sans établir pour autant de relation causale. Le ralentissement général du marché du travail et la préférence des employeurs pour des candidats immédiatement opérationnels interviennent également. Mais le résultat est préoccupant : en exigeant plusieurs années d'expérience pour des postes auparavant accessibles aux débutants, les entreprises reportent sur d'autres la responsabilité de former leurs futurs professionnels.

L'IA oblige à reconstruire les premiers postes

Dans les métiers technologiques, les débutants se voyaient traditionnellement confier des tâches relativement simples : écrire ou corriger du code, préparer des analyses, effectuer des contrôles, documenter des procédures. Une partie de ces activités peut désormais être réalisée par des outils d'IA. Leur disparition éventuelle du quotidien professionnel priverait les nouveaux arrivants de situations dans lesquelles ils apprenaient à exercer leur métier. Le problème avait déjà été soulevé dans Google entre dans les métiers… impact sur la formation ?. Le gouvernement britannique propose de repenser les premiers postes plutôt que de laisser disparaître leurs fonctions formatrices. Les nouveaux salariés devraient apprendre à travailler avec l'IA, à contrôler ses productions, à exercer leur jugement et à traiter des situations qui ne se résolvent pas par une simple requête. Une alliance réunissant pouvoirs publics, employeurs, syndicats et jeunes, dotée de 20 millions de livres, doit examiner cette transformation des premiers emplois et proposer des pratiques adaptées. La question pédagogique est précise : quelles activités confier à un débutant pour qu'il acquière progressivement les compétences et l'autonomie d'un professionnel confirmé, alors que les outils peuvent déjà accomplir une partie de son travail ?

Les entreprises devront prendre leur part de la formation

Le plan britannique cherche également à réduire les obstacles pratiques qui découragent les employeurs. Ceux-ci se plaignent de la multiplication des dispositifs, chacun avec ses procédures et ses interlocuteurs. Londres propose de rassembler les possibilités d'engagement dans un cadre commun, le Digital and Tech Skills Deal. Une entreprise pourra choisir d'accueillir des élèves en immersion, de proposer des stages, de recruter des apprentis ou d'ouvrir des emplois de débutants, puis rendre compte chaque année de sa contribution. Les parcours techniques sont également concernés : les T Levels, qualifications professionnelles britanniques, comprennent notamment des périodes de formation en entreprise d'environ 45 jours. Pour les apprentissages éligibles des moins de 25 ans en Angleterre, les coûts de formation sont intégralement pris en charge dans les limites prévues par le dispositif. Plus de 10 000 possibilités de stages et d'immersion ont déjà fait l'objet d'engagements de partenaires du programme TechFirst. Ces premières contributions ne constituent pas des emplois déjà créés au titre de l'objectif décennal. La réussite du plan dépendra notamment de la capacité des entreprises, y compris les plus petites, à dégager du temps pour encadrer les débutants. Un poste formateur suppose des missions adaptées, des professionnels disponibles et une progression organisée.

La formation ne peut pas fabriquer seule les professionnels de demain

Pour les responsables formation, l'initiative britannique pose une question rarement traitée dans les plans de développement des compétences : quelle place l'entreprise réserve-t-elle à l'apprentissage des débutants dans son organisation du travail ? Les programmes d'intégration, les formations techniques et les certifications ont leur utilité, mais ils ne remplacent pas l'exercice progressif d'un métier. Encore faut-il que des tâches soient confiées aux nouveaux salariés, que leurs erreurs puissent être corrigées et que des professionnels expérimentés acceptent de transmettre leurs méthodes. L'IA peut contribuer à cet apprentissage, notamment par la simulation et l'assistance au poste de travail. Elle peut aussi conduire les managers à confier directement aux outils les travaux autrefois réservés aux débutants. Le sujet concerne donc la conception des emplois, l'organisation des équipes et les critères de performance. Le risque de fermeture des premiers postes avait déjà été analysé dans L'inquiétude des jeunes cols blancs est-elle soluble dans la formation à l'IA ?. Le Royaume-Uni tente aujourd'hui d'y apporter une réponse opérationnelle. Son objectif de 200 000 emplois reste à concrétiser, et rien ne garantit que les entreprises suivront au rythme souhaité. Mais il introduit une exigence : une politique de compétences doit aussi organiser les conditions dans lesquelles les débutants peuvent acquérir leur expérience professionnelle.

La France pourrait-elle s'en inspirer ?

La France dispose déjà de plusieurs dispositifs pour former et recruter des jeunes dans le numérique : apprentissage, Grande École du Numérique, France 2030. Sa stratégie affichait notamment un objectif de formation de plus de 400 000 professionnels du numérique d'ici 2027. Ces politiques portent principalement sur le développement des compétences et l'insertion professionnelle. Aucun programme national directement comparable au plan britannique n'a été identifié, avec un objectif spécifique de création de premiers emplois technologiques et des engagements chiffrés des employeurs. La France pourrait s'inspirer de cette approche en demandant aux entreprises combien de débutants elles sont prêtes à accueillir et à former en situation de travail. Pour les départements formation, cela supposerait de participer davantage à la conception des premiers postes, aux côtés des responsables métiers et du recrutement.