Le geste professionnel change de mains !
L’IA ne s’attaque pas seulement aux emplois tertiaires : le geste professionnel lui-même ne semble plus à l’abri. Dernier signal en date : Anthropic expérimente un standard permettant à ses agents de piloter directement des équipements physiques. Pour l’industrie, la question devient embarrassante : combien de temps faut-il continuer à former des humains à des gestes que des robots pourraient bientôt exécuter ? Et comment ne pas perdre, au passage, l’expertise qui permettra encore de les contrôler ?

Le refuge des métiers manuels se fissure

Voici encore peu de temps, le partage paraissait presque rassurant. L’intelligence artificielle pouvait rédiger, traduire, analyser un contrat, produire du code ou préparer une présentation ; elle restait beaucoup moins à l’aise lorsqu’il fallait saisir un objet, manipuler un outil, intervenir sur une machine ou adapter son geste à un environnement imprévisible. Les métiers tertiaires semblaient donc les premiers exposés tandis que les métiers techniques, industriels ou artisanaux bénéficiaient de la résistance du monde physique. Cette frontière n’a évidemment pas disparu : faire travailler un robot dans une usine reste autrement plus complexe que faire produire un compte rendu à un modèle de langage. Mais elle commence à bouger. Les progrès des robots humanoïdes, d’Optimus aux nombreux modèles présentés par les constructeurs chinois, en donnent une manifestation spectaculaire. Plus discrètement, les agents commencent aussi à piloter directement des équipements. Anthropic expérimente ainsi un standard permettant à des agents de commander différents matériels scientifiques. L’IA ne se contente plus de produire une réponse : elle commence à agir sur le monde physique.

La formation au geste entre dans une drôle de période

Pour une entreprise industrielle, cela pose un problème très concret. Imaginons un geste professionnel qui demande aujourd’hui plusieurs semaines de formation, puis des mois ou des années de pratique avant d’être parfaitement maîtrisé. L’entreprise doit évidemment continuer à le transmettre tant qu’elle a besoin d’opérateurs capables de l’exécuter. Mais que faire si elle estime qu’une partie de ces opérations sera robotisée dans trois, cinq ou huit ans ? Continuer à investir exactement comme auparavant dans leur apprentissage ? Réduire l’effort de formation ? Commencer à déplacer les compétences vers le pilotage des machines ? Le responsable Learning & Skills se retrouve face à une décision inhabituelle : investir dans une compétence dont il doit simultanément envisager la disparition, ou tout au moins la raréfaction. Et l’incertitude technologique complique tout. Robotiser plus vite que prévu peut rendre certains investissements de formation rapidement obsolètes ; anticiper trop tôt la disparition d’un geste peut laisser l’entreprise sans les compétences humaines dont elle a encore besoin. La formation au geste entre ainsi dans une période où sa durée de vie probable devrait commencer à compter dans la décision d’investissement.

Tous les gestes n’ont plus le même avenir

Cela pourrait conduire les entreprises industrielles à regarder autrement leur patrimoine de compétences. Certains gestes resteront probablement longtemps humains parce qu’ils exigent une combinaison difficile à reproduire de dextérité, de perception, d’adaptation et de jugement. D’autres seront assistés : l’opérateur continuera d’agir, mais avec une machine qui lui indiquera quoi faire, vérifiera son travail ou prendra en charge une partie de l’opération. D’autres enfin ont de fortes chances d’être progressivement transférés au robot. Une cartographie des compétences ne devrait donc plus seulement indiquer celles dont l’entreprise dispose, celles qui lui manquent et celles qu’elle doit développer. Elle pourrait aussi intégrer leur horizon probable d’automatisation. Pour le Learning & Skills, la conséquence est importante : on ne construit pas de la même manière un dispositif destiné à développer une compétence stratégique pour les dix prochaines années et celui qui doit assurer pendant quelques années encore la disponibilité d’un geste en voie de robotisation. Nous parlons beaucoup de skills gaps. Il faudra peut-être apprendre aussi à gérer des skills sunsets : des compétences qu’il faut maintenir suffisamment longtemps, sans continuer à investir en elles comme si leur avenir était assuré.

Le paradoxe de l’expert qui ne pratique plus

Reste une difficulté autrement plus redoutable. Le transfert du geste au robot ne supprime pas nécessairement le besoin d’expertise humaine. Il faudra définir ce que la machine doit faire, apprécier la qualité de son travail, diagnostiquer les anomalies, traiter les situations exceptionnelles, améliorer les procédures et parfois reprendre la main. Or cette expertise s’est historiquement construite par la pratique. L’opérateur expérimenté reconnaît parfois une anomalie à un bruit, une résistance, une vibration ou un résultat légèrement inhabituel précisément parce qu’il a répété le même geste des milliers de fois. Que se passe-t-il lorsque les nouvelles générations d’opérateurs ne disposent plus de ces milliers d’heures d’expérience parce que le robot exécute désormais l'essentiel du travail ? Nous retrouvons ici, dans l’usine, le problème qui apparaît déjà dans certains métiers tertiaires : si l’automatisation absorbe les tâches par lesquelles les débutants acquéraient leur expérience, qui fabriquera les experts de demain ? La question est même plus aiguë lorsqu’il s’agit d’un savoir largement tacite, difficile à formaliser dans un manuel ou à enfermer dans une base de connaissances.

Former avant que le savoir ne disparaisse

Le Learning & Skills pourrait donc se voir confier une mission assez paradoxale : accompagner la disparition de certains gestes tout en organisant la conservation de l’expertise qu’ils ont produite. Cela suppose probablement de documenter beaucoup plus systématiquement les pratiques des opérateurs expérimentés, d’identifier ce qui doit absolument rester maîtrisé par des humains et d’inventer des situations permettant de construire une expérience même lorsque la machine réalise l’essentiel de l’opération. Simulation, entraînement aux incidents, mise en situation exceptionnelle, compagnonnage autour du diagnostic plutôt que de l’exécution : la formation au geste ne disparaîtrait pas nécessairement avec le geste lui-même ; elle changerait d’objet. Dans certains cas, l’urgence pourrait même être de former et de capitaliser maintenant, avant que les personnes capables de transmettre certaines pratiques ne quittent leur poste ou que leur activité quotidienne ne cesse de les entretenir.

La formation devra aussi savoir désinvestir

Les directions Learning & Skills savent ajouter des formations. Elles savent beaucoup moins bien en retirer. La robotisation pourrait pourtant les obliger à gérer un véritable portefeuille d’investissements en compétences : accélérer ici, maintenir ailleurs, transformer certaines formations, accepter enfin d’en éteindre d’autres. Ce choix ne pourra évidemment pas être effectué par la formation seule. Il dépendra des investissements industriels, des feuilles de route technologiques, de la stratégie RH, des possibilités de mobilité et du rythme réel de déploiement des robots. Mais le Learning & Skills devrait être autour de la table beaucoup plus tôt qu’au moment où il faudra former les salariés à la nouvelle machine. Car derrière chaque décision d’automatisation se cache une autre décision : quelles compétences humaines l’entreprise veut-elle encore posséder dans cinq ans ? Après avoir longtemps organisé la transmission des gestes professionnels, la formation va peut-être devoir apprendre à organiser aussi leur transformation, leur conservation… et parfois leur disparition.

Par la rédaction d'e-learning Letter