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Que change la simulation aéronautique dans l’apprentissage de la gestion de crise ?
Philippe Lépinard : C’est le cœur du programme de recherche EdUTeam, dont le projet FlighTeam fait partie. Nous avons, en effet, imaginé, expérimenté et validé une méthodologie pédagogique s’appuyant sur la décontextualisation des environnements d’apprentissage, c’est-à-dire le décalage volontaire des conditions d’apprentissage par rapport aux situations de gestion que vont rencontrer les étudiants dans leurs vies professionnelles. Le secret de ce principe est l’isomorphisme épistémique : malgré ces environnements différents, les connaissances et les compétences sont les mêmes et le transfert des apprentissages tout à fait possible ; voire naturel. Ce décalage permet de réduire certaines craintes des apprenants face à l’acquisition de savoirs universitaires et de ne pas tomber dans le piège de routines professionnelles fantasmées ou biaisées.
Comment adapter des protocoles aéronautiques au management ?
Philippe Lépinard : La plateforme FlighTeam est déployée pour des apprentissages plutôt théoriques malgré sa dimension expérientielle. Avec la décontextualisation, abordée précédemment, c’est un autre résultat, plutôt contre-intuitif d’ailleurs. Parce qu'il s’agit de faire vivre la théorie. À l’IAE Paris-Est, une dizaine de cours, avec des dispositifs ludopédagogiques différents, suit ce principe. On lit parfois que le management étudié à l’université est hors-sol. Expérimenter les théories managériales dans un contexte expérientiel permet tout d’abord de rappeler que les résultats des recherches en sciences de gestion et du management proviennent presque toujours du terrain réel. Faire découvrir ces théories en les mettant en œuvre activement permet en outre aux apprenants de les incarner pour ensuite mieux les retenir. L’aéronautique a développé et s’appuie sur de nombreux modèles liés à l’organisation des équipes, à la gestion des risques, etc. Ces théories et pratiques ont été généralisées dans d’autres domaines d’activités comme le nucléaire. Dans notre cas, nous avons pu établir des liens entre les expériences vécues aux commandes d’avions virtuels avec des situations de cyberattaques rencontrées par des alternants en deuxième année de master en management de la sécurité des systèmes d’information.
Que révèlent les décisions sous pression ?
Philippe Lépinard : La pression exercée n’est pas suffisante pour aborder ce sujet. D’autant plus qu’il faudrait que ces séances soient encadrées par des experts pour bien discerner les aspects importants. Néanmoins, les sessions d’environ une heure se déroulent dans un contexte inconnu des apprenants. Elles permettent de contracter le temps d'une situation de gestion et d’atteindre ainsi les éléments critiques des théories étudiées. Par exemple, il est possible de couvrir plusieurs fois l’intégralité du modèle de la conscience de la situation d’Endlsey (perception-compréhension-anticipation) afin de bien comprendre ses principes et ses liens avec les différents outils à disposition des commandants de bord, comme la cartographie numérique permettant de visualiser dynamiquement les positions géographiques de ses ailiers.
Comment faire de l’erreur un levier d’apprentissage ?
Philippe Lépinard : Quels que soient les enseignements et les outils déployés dans le cadre du programme EdUTeam (simulateurs de vol, jeux de rôle sur table, wargames, etc.), les activités expérientielles ne sont jamais évaluées. Mieux, le formateur ou l’enseignant ne pratique aucune régulation directe, c’est-à-dire qu’il n’intervient pas pour rétablir une situation difficile. C’est lors du débriefing que sont abordés les problèmes qui, si les scénarios ont été bien conçus, étaient justement prévisibles et font donc partie des apprentissages de la session. Pour la majorité des séances, les retours sont même anonymes puisque l’enseignant ne pointe pas du doigt tel ou tel étudiant. Chaque débriefing ressemble plus à une discussion collective qu’à une liste de critiques ou de réussites. Bien entendu, ce principe s’applique surtout pour les étudiants les plus jeunes. Lorsqu’ils ont plus d’expérience, notamment en master, les apprenants prennent la parole beaucoup plus naturellement et ont acquis suffisamment de recul pour questionner leurs propres difficultés devant leurs camarades.
Quels impacts sur les pratiques managériales ?
Philippe Lépinard : Le programme de recherche EdUTeam s’inscrit dans des communautés académiques visant à faire évoluer l’apprentissage du management, particulièrement, pour l’équipe FlighTeam, le groupe thématique MACCA Management de l’Association Internationale de Management Stratégique (AIMS) et l’axe « innovations pédagogiques et dynamiques des Universités » de l’Institut de Recherche en Gestion (IRG). Cette logique montre que l’enseignement supérieur est très largement proactif sur la formation des futurs managers et cadres. Ces réflexions couvrent bien entendu les méthodes et les dispositifs pédagogiques, comme FlighTeam, mais également les connaissances et compétences du manager et l’influence des actions institutionnelles sur la formation au management. Mais au-delà de ces dimensions académiques, nous travaillons en permanence avec des managers en activité dans le cadre de projets de recherche, d’évènements ou d’organismes comme la FNEGE. Tous ces échanges mènent à beaucoup d’humilité et les pratiques managériales nourrissent aussi nos activités pédagogiques. Par conséquent, les apprentissages associés aux enseignements mettant en œuvre la plateforme FlighTeam font, en effet, écho aux problématiques du monde actuel. Néanmoins, si l’incertitude est au cœur de tous les débats, notre outillage pédagogique permet de montrer aux managers en activité que nous ne sommes pas démunis. Les sciences de gestion et du management ont produit de nombreuses connaissances permettant de mieux se mouvoir dans ce monde VUCA. Des dispositifs comme la plateforme FlighTeam permettent alors d’établir des liens vivants et utiles entre les enseignements académiques et les pratiques managériales professionnelles. À nous toutes et tous de nous en saisir pour en profiter collectivement !
Propos recueillis par la rédaction d’e-learning Letter
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