Sobriété numérique : la formation doit donner l'exemple
Le rapport récent du Cigref sur l’approche low-tech ne concerne pas seulement les directions informatiques. En interrogeant la complexité croissante des systèmes numériques, il ouvre aussi une question pour la formation : comment concevoir des dispositifs d’apprentissage plus sobres, plus robustes et moins dépendants d’infrastructures technologiques toujours plus lourdes ?

La résilience numérique devient un sujet stratégique

La dépendance numérique des organisations atteint aujourd’hui un niveau inédit. Plateformes cloud, infrastructures de données, intelligence artificielle, logiciels métiers : l’activité repose sur des systèmes toujours plus nombreux et plus interconnectés. Cette sophistication apporte puissance et productivité ; elle introduit aussi de nouvelles vulnérabilités. Crises énergétiques, dépendance aux fournisseurs technologiques, complexité croissante des architectures, obsolescence accélérée des équipements : autant de facteurs qui fragilisent les organisations et posent, au-delà de la continuité opérationnelle, la question de leur souveraineté numérique. C’est dans ce contexte que le rapport du Cigref introduit l’approche low-tech comme une piste de réflexion stratégique. L’enjeu n’est pas de renoncer au numérique ni de revenir en arrière, mais de repenser certains choix technologiques pour privilégier la simplicité, la robustesse et la frugalité. Des systèmes moins gourmands en ressources, plus réparables, capables de fonctionner en mode dégradé lorsque les infrastructures se trouvent perturbées. La question n’est plus seulement technique ; elle devient stratégique. Cette réflexion concerne directement les directions informatiques ; elle ne peut pourtant pas laisser indifférente la fonction formation.

L’IT de la formation n’échappe pas à la complexité numérique

Depuis une quinzaine d’années, les environnements numériques de formation ont suivi la même trajectoire que le reste du système d’information. Les organisations ont accumulé plateformes LMS, LXP, bibliothèques de contenus, outils auteurs, solutions de classes virtuelles, analytics, moteurs d’IA, systèmes d’intégration avec les SIRH ou les applications métiers. Cette architecture apporte des possibilités pédagogiques inédites ; elle crée aussi une dépendance technologique croissante. Dépendance aux infrastructures cloud, aux éditeurs de logiciels, aux flux de données nécessaires au fonctionnement des plateformes. Autrement dit, l’IT de la formation s’inscrit pleinement dans les dépendances technologiques du système d’information de l’entreprise. Dans cette perspective, l’approche low-tech invite implicitement à reposer une question simple : la formation a-t-elle réellement besoin de toute la sophistication technologique qu’elle mobilise aujourd’hui ? Ou pourrait-elle concevoir des dispositifs plus sobres, plus robustes, capables de fonctionner même lorsque les conditions techniques deviennent moins favorables ? La question dépasse la seule ingénierie des plateformes. Elle concerne également la production des contenus, les modes de diffusion et l’organisation des compétences qui soutiennent les dispositifs de formation.

De nouvelles compétences à développer

Le rapport souligne l’émergence de nouvelles expertises autour de la sobriété numérique. Concevoir des systèmes frugaux, prolonger la durée de vie des équipements, réduire l’empreinte logicielle, privilégier des architectures simples et réparables : autant de compétences qui deviennent progressivement nécessaires dans les organisations. Ces transformations concernent d’abord les métiers techniques. Les ingénieurs et architectes numériques doivent intégrer des logiques de frugalité et de résilience dans leurs choix technologiques. Les organisations voient apparaître des profils spécialisés dans le numérique responsable ou l’éco-conception. Mais ces compétences dépassent largement les seules équipes IT. Les directions formation auront à concevoir et déployer des programmes permettant d’acculturer les équipes à ces nouvelles approches : compréhension des impacts environnementaux du numérique, principes d’éco-conception, gestion des infrastructures dans une logique de sobriété et de résilience. Autrement dit, la transition vers un numérique plus frugal ouvre un nouveau champ de formation interne.

Un déplacement culturel pour l’innovation numérique

L’approche low-tech implique également un changement de culture dans les organisations. Depuis des décennies, l’innovation technologique s’est souvent construite autour d’une logique implicite : plus de puissance, plus de fonctionnalités, plus de sophistication. Le low-tech propose une autre grille de lecture. L’innovation ne consiste plus seulement à ajouter des capacités technologiques ; elle peut aussi consister à simplifier. Concevoir des solutions robustes plutôt que complexes, privilégier la durabilité plutôt que la performance maximale. Pour les équipes formation, ce déplacement culturel n’est pas neutre. Les dispositifs d’apprentissage ont souvent été pensés comme des vitrines technologiques, intégrant toujours plus d’outils et de fonctionnalités. L’approche low-tech invite à interroger cette logique. Peut-on produire des expériences d’apprentissage efficaces avec des dispositifs plus simples ? Peut-on réduire la dépendance aux infrastructures lourdes sans sacrifier la qualité pédagogique ? Ces questions renvoient à une transformation culturelle que seule la formation peut accompagner.

Sobriété numérique et stratégies RSE

Enfin, le rapport du Cigref s’inscrit clairement dans le cadre plus large des politiques de responsabilité sociale et environnementale. La réduction de l’empreinte environnementale du numérique devient un objectif stratégique pour de nombreuses organisations. Les directions RSE, IT et opérations sont directement concernées. Dans ce mouvement, les directions RH et formation jouent un rôle clé. Elles sont responsables de l’acculturation des collaborateurs aux nouvelles pratiques et aux nouvelles contraintes liées à la transition écologique. Elles doivent également accompagner l’évolution des métiers et des compétences. L’approche low-tech offre, de ce point de vue, un cadre conceptuel intéressant. Elle permet de relier plusieurs enjeux souvent traités séparément : résilience des systèmes numériques, sobriété énergétique, transformation des métiers techniques et évolution des cultures d’innovation. Pour la formation, le message est clair. Elle devra non seulement préparer les organisations à cette évolution des compétences, mais aussi s’interroger sur ses propres pratiques technologiques. L’IT de la formation fait pleinement partie du système numérique de l’entreprise ; à ce titre, elle ne pourra pas rester à l’écart de la réflexion sur la sobriété et la résilience.

Source : rapport « L’approche low-tech au service de la résilience numérique des organisations », Cigref

Par la rédaction d’e-learning Letter