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La thèse, en quelques mots
« The Adolescence of Technology », publié en janvier 2026 par Dario Amodei (CEO, Anthropic), n'est pas un texte de prospective spéculative, mais un document opérationnel. Amodei y cartographie cinq catégories de risques civilisationnels liés à la puissance de l'IA (à même, selon lui, de surpasser dès 2027 les professionnels les plus avancés dans tous les domaines cognitifs). Et, de prévoir que 50 % des emplois de cols blancs d'entrée de gamme (parmi lesquels des emplois occupés dans les services formation) seront profondément affectés dans 1 à 5 ans. Ce n'est pas tant la prédiction qui importe ici, que le mécanisme qu'il décrit. Brièvement : les technologies précédentes automatisaient des tâches. Par exemple, la mécanisation agricole a supprimé le battage manuel ; les ouvriers ont migré vers les usines. Les logiciels comptables ont supprimé la saisie manuelle ; les comptables ont migré vers l'analyse. À chaque fois, le même mouvement : une compétence disparaît, une autre émerge, la formation accompagne la transition. Ce modèle, qui a fait les beaux jours de la formation professionnelle depuis des décennies, est aujourd'hui remis en cause.
La disparition des métiers refuge
Explication. Avant : l’automatisation sectorielle remplace une tâche dans un métier. Aujourd'hui : la substitution cognitive générale remplace un profil — c'est-à-dire l'ensemble des capacités mentales permettant à une personne d'être employable dans une famille de métiers. Finance, droit, conseil, audit, gestion de projet, ressources humaines : ces fonctions partagent un socle cognitif commun (lecture, synthèse, rédaction, raisonnement structuré, jugement sur des données) qui est précisément celui que les modèles d'IA de nouvelle génération ont investi depuis deux ans. Avant : quand l'automatisation sectorielle touche la comptabilité, les comptables se reconvertissent à l'audit ou au contrôle de gestion — des métiers qui exigent le même profil de base. Aujourd'hui : quand la substitution générale touche simultanément comptabilité, audit et contrôle de gestion, il n'y a plus de métier refuge dans le même espace cognitif ! « L'IA n'est pas un substitut à des emplois humains spécifiques, mais un substitut général à la force de travail humaine », écrit Amodei. La formulation est sobre. L'implication ne l'est pas.
L'IA cible d'abord les profils que la formation promet de… sauver !
L'essai soulève un point que la littérature RH ignore systématiquement : l'IA progresse par le bas de l'échelle de compétences. Elle atteint d'abord les profils juniors — ceux dont les capacités sont les plus génériques, les moins différenciées, les plus facilement modélisables. Ce sont précisément les profils que la formation professionnelle produit en masse, ceux que les organismes de formation promettent de reconvertir vers les métiers de demain. Mais si l'IA est aussi performante que les juniors d'aujourd'hui dans ces mêmes métiers de demain, la promesse ne tient qu'à une seule condition : que ces métiers exigent des compétences distinctement humaines. Pour Amodei, ce n'est pas le cas, car l'IA progressera dans ces métiers au même rythme qu'elle progresse dans les métiers actuels.
Changement de paradigme pour la formation
On sait que la stratégie dominante de réponse formation-RH à l'IA repose sur trois piliers : identifier les compétences émergentes, construire des parcours de reconversion, déployer des formations numériques à grande échelle. Une stratégie cohérente avec le modèle de l'automatisation sectorielle, mais pas avec la substitution générale en cours. Amodei note que les entreprises ont un choix à faire : réduction des coûts (même production, effectifs réduits), ce qui n’induit aucun effort de formation particulier, ou innovation (même effectif, valeur augmentée), qui requiert des formations d’une nature radicalement différente. Les formations de reskilling (vers des compétences techniques adjacentes) perdent de leur pertinence au profit de formations au jugement, à la prescription, à la décision dans des environnements où l'IA produit l'analyse mais ne tranche pas. Ces formations venant renforcer ce qu'Amodei appelle, en parlant de ses propres modèles d'IA, le niveau de l'identité et du caractère — parce que c'est là que la résistance à la substitution se joue.
Il y a une ironie dans ce retournement. Pour sécuriser ses modèles contre les comportements déviants, Anthropic a choisi de les former non pas à des règles mais à des valeurs de haut niveau, à un sens de soi stable, à la capacité de généraliser un principe dans des situations inédites. C'est exactement ce que les neurosciences pédagogiques recommandent pour former des humains capables de résister à l'obsolescence. La formation au jugement n'est pas une option philosophique. Elle est, selon la logique même de cet essai, la seule réponse structurellement cohérente à ce qu'il décrit. Les responsables formation attendront en vain que le marché stabilise ses référentiels de compétences pour construire leur plan… Ce n'est pas la carte des métiers qui manque, c’est le cadre d'analyse.
The Adolescence of Technology, Dario Amodei, Anthropic, janvier 2026
Par Michel Diaz
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