L’effondrement de la tour de Babel ne simplifiera pas la communication au travail
La tour de Babel symbolise l’impossibilité de se comprendre quand chacun parle sa langue. En ce début 2026, Jarek Kutylowski, fondateur de DeepL, déclare que, d’ici trois ans, chacun pourrait parler la sienne en réunion, la traduction automatique se chargeant du reste (dans un entretien accordé à El País, repris ensuite par Le Figaro). Cette promesse technologique n’annonce pourtant ni une communication plus simple ni un monde plus fluide. Elle ouvre une recomposition profonde des usages et place les responsables formation face à un choix désormais structurant.  

La langue n’est plus une infrastructure invisible

Pendant des décennies, l’anglais a joué le rôle d’infrastructure silencieuse du travail international. Rarement discuté, rarement remis en cause, mais omniprésent. On formait pour « monter le niveau », sécuriser les échanges, fluidifier les projets. Cette évidence se fissure. Non parce que les langues cesseraient d’avoir de la valeur, mais parce qu’une couche technologique s’interpose désormais entre celui qui parle et celui qui écoute. La traduction temps réel transforme la langue en composant logiciel, avec ses enjeux de performance, de fiabilité, de sécurité et de gouvernance. La langue sort ainsi du registre des compétences implicites pour entrer dans celui des choix d’outillage. Ce basculement change la nature du sujet pour les directions formation : il ne s’agit plus seulement de développer une capacité individuelle, mais de piloter un dispositif collectif qui conditionne la qualité des échanges et la performance globale. Cette lecture prolonge directement les analyses publiées par e-learning Letter dans La formation linguistique au service d’une “infrastructure critique”.

Les collaborateurs parlent autrement, pas moins

L’idée selon laquelle l’IA linguistique dispenserait de savoir s’exprimer est trompeuse. La technologie ne supprime pas l’effort de communication, elle en déplace la valeur. La grammaire parfaite et l’aisance académique perdent de leur centralité. En revanche, la capacité à structurer un message, à expliciter un raisonnement, à nommer précisément les réalités métier devient déterminante. La machine traduit ce qui est dit, pas ce qui est pensé. Les malentendus ne disparaissent pas, ils changent de forme. Les collaborateurs les plus efficaces demain ne seront pas ceux qui maîtrisent le mieux une langue étrangère, mais ceux qui savent parler clairement, vérifier ce que la machine restitue, corriger un contresens, ajuster leur propos en temps réel. La compétence linguistique devient hybride, associant expression humaine, médiation technologique et vigilance cognitive. Plusieurs retours d’expérience analysés par e-learning Letter allaient déjà dans ce sens, notamment dans Formation linguistique : cesser de confondre niveau et usage.

Un marché de la formation linguistique sous pression structurelle

Le modèle historique de la formation linguistique reposait sur des volumes d’heures, des niveaux standardisés, des parcours longs et relativement déconnectés des situations de travail. Il est aujourd’hui attaqué sur deux fronts. D’un côté, la technologie réduit le besoin perçu d’apprendre une langue pour agir immédiatement. De l’autre, le financement se resserre, avec une exigence accrue de qualité, de traçabilité et d’impact, notamment via le CPF. Pression sur les prix, érosion des marges, concentration de l’offre : le mouvement est visible et durable. Les offres qui résistent sont celles qui se déplacent vers le coaching ciblé, la préparation à des situations professionnelles critiques, la communication à enjeux, la précision lexicale métier. Les autres survivent davantage par inertie que par pertinence. Cette recomposition touche directement les professionnels du secteur. Les formateurs linguistiques comme les traducteurs sont exposés en première ligne. Les rôles fondés sur l’exécution – enseigner une langue généraliste, produire une traduction standard – deviennent mécaniquement moins nécessaires. Une partie de l’activité est absorbée par la technologie, une autre est évincée. Tous les emplois ne seront ni maintenus ni transformés. La recomposition sera sélective, avec moins de volume, plus d’exigence et moins d’acteurs.

Changer de focale : de la langue à la communication

La décision structurante consiste à séparer clairement la langue de la communication. La première n’est plus une finalité. La seconde devient un enjeu central. Communiquer dans un contexte international, c’est savoir utiliser des outils de traduction, comprendre leurs limites, gérer l’interculturel, maintenir la précision métier et sécuriser les échanges sensibles. Cette approche impose de revoir les dispositifs : moins de parcours standardisés, plus de formats courts et contextualisés ; moins d’évaluations par niveau, plus d’observation des pratiques réelles ; moins de promesses abstraites, plus d’indicateurs d’impact sur l’activité. La valeur se déplace du volume de formation vers la qualité de l’usage. Continuer à piloter la politique langues comme un stock d’heures à consommer, c’est investir à côté de l’usage réel et fragiliser la crédibilité stratégique de la fonction formation.

Intégrer l’IA linguistique comme outil de travail

L’erreur serait de laisser ces outils s’installer de manière informelle. Les collaborateurs les utilisent déjà. La question est de savoir si l’entreprise choisit de les encadrer, de les sécuriser et d’accompagner leur usage. Intégrer la traduction IA comme un outil de travail suppose des arbitrages clairs : outils référencés, usages autorisés, exposition des données, formation à l’usage critique. Il s’agit d’un sujet de gouvernance, pas d’un simple ajout au catalogue de formation. Les responsables formation ont ici un rôle central à jouer, non pour défendre un marché ou un métier, mais pour maintenir la capacité collective à produire du sens dans un environnement où la compréhension est désormais médiée.

Par Michel Diaz