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Cette dissymétrie n’est pas un défaut du débat. C’est une loi implicite qui pèse sur les décisions, favorise les raccourcis et fragilise les politiques de formation. Les Directions Formation y sont confrontées chaque jour, souvent sans la nommer, rarement sans en payer le prix.
Une loi formulée ailleurs, mais omniprésente en formation
La loi dite d’asymétrie des conneries, attribuée à Alberto Brandolini, repose sur une observation d’une redoutable simplicité : l’énergie nécessaire pour réfuter une fausse affirmation est sans commune mesure avec celle qu’il faut pour la produire. C’est un principe empirique, validé quotidiennement par l’expérience. Dans le domaine de la formation, il agit comme une force de gravité, attirant vers le bas la complexité des situations, compressant les raisonnements, privilégiant les raccourcis. Une idée pédagogique approximative tient en une phrase ; sa mise à l’épreuve exige des mois d’observation, des données d’usage, des comparaisons, des retours terrain. La formation est particulièrement exposée à cette asymétrie parce qu’elle se situe à l’intersection de plusieurs registres : éducatif, technologique, managérial, économique. Chaque innovation arrive accompagnée d’un récit. Ce récit précède l’usage, souvent le remplace, parfois le masque. La loi de Brandolini ne crée pas ce phénomène. Elle permet simplement de le lire sans complaisance.
Mythes pédagogiques : la victoire de la formule sur l’analyse
Les mythes pédagogiques prospèrent dans cet environnement. Ils réduisent des réalités complexes à des explications uniques, faciles à mémoriser, immédiatement actionnables. Les styles d’apprentissage, les générations supposément homogènes, l’engagement présenté comme clé universelle, la personnalisation automatique des parcours reviennent avec une régularité confondante. Ces idées se diffusent rapidement parce qu’elles apportent des réponses claires à des questions confuses. Les contester suppose d’entrer dans le détail, de rappeler que l’apprentissage dépend des situations de travail, des collectifs, des métiers, des contraintes opérationnelles. Cela impose aussi d’accepter que les effets soient contingents, occasionnellement contradictoires. Cet effort est coûteux. Il ne produit pas de slogan. De plus, il ne garantit pas de résultat immédiat. Dans un univers soumis à des rythmes de décision rapides, la loi d’asymétrie joue pleinement. L’affirmation gagne par défaut. La nuance recule. La formation accumule ainsi des certitudes fragiles, rarement évaluées, souvent recyclées sous de nouvelles formes. Chaque vague technologique relance le même cycle : promesse forte, adoption rapide, désillusion discrète, oubli organisé. Le problème n’est pas l’innovation. C’est l’incapacité collective à la penser autrement que par slogans.
Marketing de la formation : une asymétrie devenue structurelle
Le marketing des solutions de formation exploite naturellement cette dissymétrie. Une promesse claire se vend mieux qu’une démonstration rigoureuse. Affirmer qu’un outil transforme les pratiques est infiniment plus simple que d’expliquer comment il s’intègre dans une organisation donnée, avec quels prérequis, quelles compétences internes, quels arbitrages managériaux. Réfuter une promesse commerciale ne consiste pas à la contredire frontalement, mais à en préciser les conditions : périmètre, population, durée, accompagnement, indicateurs. Cet exercice est long, peu valorisé, fréquemment perçu (à tort) comme inutilement critique. L’asymétrie devient alors un mode de fonctionnement du marché. Les discours s’empilent ; les concepts se succèdent ; les labels se multiplient. Peinant à stabiliser des repères, la formation risque ainsi d’avancer par effets d’annonce plus que par capitalisation des expériences. Ce déséquilibre est aussi bien le fait de l’offre (les fournisseurs) que de la demande (les organisations clientes, prises dans des logiques d’urgence, de justification budgétaire, de visibilité interne). La loi de Brandolini ne pointe pas les coupables, elle se contente de mettre en lumière un système.
Décideurs formation : décider vite, sous contrainte d’asymétrie
Les responsables formation évoluent dans un environnement saturé d’affirmations rapides, ménageant peu de temps pour les analyser, peu de ressources pour les confronter, peu d’espaces pour le doute. Ils doivent arbitrer, souvent seuls, entre des discours convaincants et des réalités difficiles à objectiver. La loi d’asymétrie agit ici comme un filtre inversé : ce qui est simple passe, ce qui est complexe ralentit. L’analyse critique devient coûteuse, parfois risquée, car elle expose à l’accusation d’immobilisme, retarde la décision et fragilise le consensus. Dans ces conditions, l’adhésion aux idées dominantes n’est certes pas un signe de naïveté… plutôt une réponse rationnelle à un contexte contraint ! Y remédier suppose de créer un cadre partagé permettant de qualifier les promesses, de hiérarchiser les innovations et de distinguer les effets de mode des transformations réelles. Penser la formation : un enjeu désormais central pour lui donner une consistance. À défaut que la loi d’asymétrie disparaisse jamais, qu’elle impose au moins une discipline intellectuelle en rappelant que la simplicité apparente a presque toujours un coût caché.
Par Michel Diaz
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